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Fabrice Murgia & Peggy Lee Cooper

Alma

21, 22.03 au Théâtre

Alma

THÉÂTRE

Fabrice Murgia et l’artiste de cabaret Peggy Lee Cooper s’emparent du mythe de Faust et l’imprègnent de l’univers de la télé-réalité pour créer un spectacle sulfureux, jouant avec les codes de la comédie musicale à l’anglaise.

 

Le rideau s’ouvre sur la finale d’une émission de télé-réalité où la candidate Faust, sur le point de perdre, fait appel au diable pour reprendre pied. Le pacte qu’elle signe va lui permettre une ascension fulgurante, mais le prix à payer ne serait-il pas trop élevé ?

Alma n’est pas une adaptation de Faust comme il y en a déjà eu de nombreuses. Pour cette création originale, l’œuvre goethéenne représente une source d’inspiration assumée pour ses quatre créateurs mais ils s’en détachent à plusieurs égards pour suivre leurs propres voies. Imbrication entre musique, cabaret, théâtre et audiovisuel, cette création nous conduit au sein d’un univers d’inspiration faustienne mais résolument contemporain et surprenant.

Entretien avec Fabrice Murgia et Peggy Lee Cooper

 

Qu’est-ce qui vous intéresse dans la figure de Faust aujourd’hui ? Aujourd’hui, Faust et son pacte avec le diable, c’est... ?

Fabrice Ce qu’on veut aborder dans Alma, c’est la “spectacularisation de soi” : le fait de se mettre soi-même en scène, de faire de soi une marque, de vivre en permanence avec un miroir tendu de soi-même. Pour faire de sa vie une œuvre d’art ! Mais à force de se “fictionnaliser”, on ne sait plus si on vit sa vie ou si on joue dans le film de sa vie.

Cette construction de la vie publique ne concerne pas seulement les célébrités ou des personnes superficielles en recherche de spectaculaire et d’exceptionnel, elle nous concerne toutes et tous. Le monde nous incite à nous positionner sans cesse, à avoir l’air de quelque chose, à repousser de plus en plus nos limites.

Cela nous met une pression sur les épaules, liée au regard de l’autre et à notre propre regard sur nous-mêmes. Cette société de “l’égotrip” engendre de la souffrance : quand on se regarde dans le miroir, quelle corrélation peut-on encore voir entre ce qu’on fait, ce qu’on dit et ce qu’on pense ? À quel moment se dit-on qu’on a vendu son âme à quelque chose ? Pour satisfaire quoi ? À quoi a-t-on renoncé pour obtenir cette chose illusoire qu’est la jeunesse éternelle ? C’est une parabole du “toujours plus” qui fonctionne comme le principe du fantasme : dès qu’il est réalisé, il n’est plus un fantasme et il en faut un autre car on a toujours besoin de fantasmes.

Peggy Cette pression constante que les gens subissent à devoir se formater à ce qu’ils voient sur les réseaux sociaux ou à ce que les célébrités montrent est en augmentation : en une dizaine d’années, je dirais qu’elle a grimpé de 1000% ! La célébrité est un monstre qui a besoin d’être constamment alimenté et qui demande toujours plus pour pouvoir rester sur ses sommets.

Jusqu’où est-on prêt à aller pour rester là-haut ? Quelle pression est-on prêt à supporter ? Car les suivants attendent déjà leur tour derrière la porte, avec des millions de followers en plus dans leurs poches...

Il y a aujourd’hui des personnes qui sont suivies, par exemple, par 50 millions de followers... c’est effrayant comme pouvoir ! Et la plupart ne savent pas que faire de ce pouvoir : quand j’étais jeune, les idoles mondiales - Pavarotti par exemple - étaient des gens créatifs, des gens qui faisaient de l’art. Maintenant les “célébrités” ne créent rien d’autre qu’elles-mêmes.

Fabrice Dans le mythe de Faust, savoir et pouvoir vont ensemble : Faust est un jeune érudit qui sait quasiment tout, il n’est plus un livre qui puisse encore lui apprendre quelque chose. Pour lui, le pacte avec le diable prend la forme des plaisirs de la vie et de la jeunesse éternelle. L’adaptation du mythe à la société du moi pose aussi cette question : aujourd’hui la reconnaissance est-elle encore liée aux compétences et au talent ou a-t-elle uniquement trait à la notoriété que l’on se crée, à la mise en scène de soi ?

 

Le spectacle va s’ouvrir sur la finale d’une émission de téléréalité où la candidate Faust (dans cette adaptation, Faust est une femme), sur le point de perdre, fait appel au diable pour reprendre pied et remporter la finale...

Fabrice Dans le premier acte, on assiste à la négociation, au deal entre Faust et le diable jusqu’à la signature du contrat qui va permettre l’ascension de Faust dans le monde de la téléréalité. Quand le deuxième acte s’ouvre, deux ans se sont écoulés, Faust a accompli une véritable ascension populaire et elle a changé. Elle est désormais aux manettes de sa propre émission et, tout en étant broyée par le système, c’est à présent elle qui broie les autres !

Peggy Elle a réalisé qu’il y avait un coût à payer et que l’instrument que le diable lui a remis est... une hache de bourreau ! La victoire a un goût amer car sa carrière qui s’annonce grandiose s’accompagne d’une perte d’âme. Faust est prête à tout pour avoir la meilleure interview, le plus gros clash puisque c’est ce qui donne le meilleur audimat, mais c’est ce qui va l’amener à sa perte, le jour où elle invite le diable à son émission...
 

Comment est né le projet ?

Peggy De la convergence de plusieurs personnes : Fabrice et moi nous sommes retrouvés dans le désir de travailler ensemble avec une vision commune du spectacle: une forme à cheval entre la comédie musicale et le cabaret (selon la tradition anglo-

saxonne où les deux cultures se mixent et se nourrissent l’une de l’autre). L’origine du projet, c’est aussi l’envie de s’amuser car, pour faire une comédie musicale ou un cabaret, il faut qu’il y ait d’abord cette envie de s’amuser.

Fabrice Cela fait longtemps que j’ai envie d’ouvrir la scène à d’autres formes : moins rigides, plus généreuses, d’aller titiller ce qui se passe du côté anglo-saxon et qu’on retrouve ici dans le monde du cabaret et de la nuit. À cela s’ajoute le désir de renouer avec la dimension spectaculaire, qui m’a toujours attiré, par le biais de la technique mais aussi celui de la musique et d’y aller à fond, de s’éclater.

Peggy Moi qui viens de l’univers du cabaret, je suis attiré par la vision différente que Fabrice peut lui apporter, en le cadrant autrement, en le faisant sortir de ses petites cases habituelles, en l’amenant vers un autre public...

Fabrice J’avais envie de m’amuser, Peggy avait envie de cadrage... on s’est dit qu’on pouvait faire un pas l’un vers l’autre.

Peggy En quelque sorte, on voulait tous les deux aller s’acoquiner dans l’univers de l’autre !

 

Comment allez-vous articuler ce conte de Faust revisité avec la comédie musicale et le cabaret ?

Peggy Travailler avec de la musique, c’est travailler avec un acteur supplémentaire. Un film d’horreur sans musique ne va pas faire peur ! Des scènes intenses sans musique ne vont pas faire pleurer. La musique est cet acteur invisible qui sert d’amplificateur à l’émotion. C’est constamment utilisé dans la comédie musicale où une bonne chanson est un accélérateur d’émotions qui permet d’aller plus directement vers le cœur du public tout en faisant avancer la trame de l’histoire. La seule façon de le comprendre vraiment, c’est de le vivre : la première comédie musicale que j’ai vue (Chicago en 1994 à Londres) m’a fait tellement pleurer de bonheur que j’ai loupé les 2/3 du spectacle ! Ce qui m’intéresse en travaillant avec ce medium-là, c’est qu’il permet aux spectateurs de se prendre une claque monstrueuse sans comprendre d’où elle vient !

Fabrice Il y aura une alternance de parler et de chanter caractéristique de la comédie musicale, contrairement au théâtre ou à l’opéra. Avec la musique pour conduite. On va modeler la partition pour obtenir un récit en adresse publique (avec l’idée du cabaret et de la disparition du quatrième mur), on va jouer à replier ce récit entre deux personnages (il y a plusieurs personnages, mais c’est d’abord l’histoire d’une négociation, d’un combat, d’un deal entre deux personnes) et puis on va l’étendre dans d’autres dimensions dans lesquelles le réalisme ne suffit plus : tout d’un coup l’émotion est trop grande et alors on chante ! La musique est une vibration, elle passe par le ventre avant de passer par le cerveau.

Peggy Autrefois, l’opéra était la musique pour le peuple et la musique sérieuse, c’était la musique symphonique. Voilà pourquoi il y a autant de mélodies d’opéra si connues : elles ont été écrites pour accrocher. La comédie musicale c’est un peu un opéra qui s’est perdu dans le jazz. Mais elle reste une histoire avec des sentiments, des émotions, racontée en musique et qui ne se veut surtout pas élitiste.

 

Fabrice, le contexte de la télé-réalité induit la présence de caméras sur scène et un jeu d’aller-retour entre réel et narration filmée propre à ton travail, c’est une mise en abyme que tu veux continuer à explorer ?

Fabrice La caméra a toujours des raisons différentes d’être sur le plateau : ici elle va faire la charnière entre la parole publique et la parole intime, entre les moments où on est sous le regard des autres et les moments où on est censé être seul alors que le regard extérieur est toujours là ! Le paradoxe fait que ces endroits, où on peut normalement se laisser aller à la solitude, sont au final ceux où on est le plus exposé, la caméra présente ne laissant absolument rien lui échapper. En tant que personnalité publique, présentatrice télé devenue célèbre, Faust n’est plus jamais tranquille : même quand elle se replie dans sa loge, elle y est suivie par l’œil d’une caméra qui vient traquer ses émotions en permanence.

Des stars, comme Avicii ou Amy Winehouse morts à 27 ou 28 ans, témoignaient de la pression énorme qu’ils ressentaient : quand on voit dans les documentaires les concernant que la caméra ne les lâche pas une seconde, on se demande si la pression vient de ce que la caméra dénonce ou de la caméra elle-même !

Cela pose aussi la question de la fabrication de l’image...

Peggy La manipulation est un des thèmes généraux du spectacle : qui manipule qui dans cet univers-là ? Et à force de créer du contenu en vrac, des images filmées à la pelle, on raconte ce qu’on veut ! La vie des gens devient une histoire tissée à partir d’images “détournées” : on prend l’image d’une famille heureuse et l’image d’une famille triste et on construit son scénario comme on veut.

Fabrice Notre objectif est aussi de faire sentir le faux de ce monde, le côté “monde en plastique” et le côté culture kleenex : avec des acteurs kleenex, des producteurs kleenex, un public kleenex qu’on prend et qu’on jette...

 

Avez-vous déjà une idée de la forme visuelle ?

Fabrice La forme du spectacle sera assez mobile pour pouvoir le tourner facilement, y compris à l’international (il y aura une version anglaise et une version française) : l’idée est celle d’une forme contemporaine, légère, qui utilise des éléments des lieux existants, comme le mur du lointain, la salle partiellement allumée et filmée avec le public... La scénographie jouera avec la juxtaposition de grandes ouvertures et d’espaces plus refermés tels que les loges. On aimerait créer, à partir d’un décor dépouillé contenant du matériel technique et un écran monumental, une impression de montage en cours, une sensation de “tout à l’image”.

Peggy L’écran, c’est une loupe et une illustration parfaite de la vie tronquée des images : ce qui apparaît sur l’écran et qui est supposé susciter toute l’attention n’est en fait qu’une version cadrée de la réalité pendant que, hors écran, tout le reste s’offre aux regards : les coulisses de l’émission, les manipulations du diable...

 

Pouvez-vous dire quelques mots sur l’équipe de création qui vous accompagne ?

Fabrice Le quatuor de base comprend, en plus de Peggy et moi, la librettiste Tricity Vogue qui connaît bien le monde de la télé-réalité pour avoir travaillé chez Endémol (société productrice – entre autres – de « Loft Story »).

Peggy Tricity a déjà écrit une comédie musicale et elle a plusieurs albums de chansons de cabaret à son actif : le rythme qu’une chanson doit avoir dans une comédie musicale est quelque chose qu’elle maîtrise.

Fabrice Sur scène, il y aura quatre performeurs issus du monde du cabaret et des travestis : Peggy dans le rôle du diable, Sarah-Louise Young (habituée des comédies musicales) dans le rôle de Faust et deux autres performeurs. Ce qui est fabuleux avec des personnages tels Peggy Lee Cooper, c’est qu’ils ont déjà leur style, leur look, leur humour, leur personnalité, c’est une vraie force.

Peggy Il y aura aussi quatre musiciens sur scène, multi-instrumentistes pour donner une variété de couleurs dans les instruments.

 

Comment le quatuor de création va-t-il travailler : à chacun son domaine ou vous allez mixer vos talents ?

Fabrice Comme on vient de disciplines différentes, on est assez complémentaires. Je vais surtout me pencher sur la narration au niveau de l’image, Tricity et Peggy sur l’écriture du livret. Et on travaillera tous les trois sur le scénario.

Peggy Pour la musique, on a des points communs, des styles vers lesquels on a envie d’aller, des compositeurs dont on est fans : Kurt Weill (qui a composé L’Opéra de quat’sous); Stephen Sondheim qui est, pour moi, le meilleur compositeur et le meilleur parolier de comédies musicales; John Kander et Fred Ebb qui ont composé Chicago et Cabaret. Ce sont des inspirations...

 

Extrait d’un entretien réalisé par Pascale Palmers. Retrouvez l’intégralité de l'entretien sur le site de Central !

Livret : Fabrice Murgia & Peggy Lee Cooper · mise en scène : Fabrice Murgia · paroles : Tricity Vogue · musique : Matthieu Vandenabeele · production artistique de la musique : Peggy Lee Cooper · avec Sarah-Louise Young, Peggy Lee Cooper, Vanessa Vandurme, Alekseï Von Wosylius · piano et chœurs : Matthieu Vandenabeele · batterie et chœurs : Sacha Toorop, Matthieu Vandenabeele · création visuelle : Giacinto Caponio et Fabrice Murgia · création son : Matthew Higuet · costumes : Peggy Lee Cooper · régisseur général et plateau : Marc Defrise · régie lumière : Emily Brassier, Emilie Schoumaker · régie vidéo et montage :  Giacinto Caponio · régie son : Hubert Monroy, Matthew Higuet · surtitrage, régie plateau et figuration : Jenifer Rodriguez en alternance avec Mathilda Stock · diffusion Frans Brood Productions · production Théâtre de Namur · co-production Cie Artara, Théâtre National Wallonie-Bruxelles, Central, Théâtre Les Salins - Scène Nationale de Martigues, Théâtre Joliette - scène conventionnée art et création, la COOP asbl et Shelter Prod. · réalisation costumes : Les Ateliers du Théâtre National Wallonie-Bruxelles, Anicia Echevarria, Catherine D’Lish, Henriette Reusser · construction décor : Les Ateliers du Théâtre National Wallonie-Bruxelles · avec le soutien de taxshelter.be, ING et du tax-shelter du flouvernement fédéral belge, la Chaufferie Acte 1

21, 22.03 · 20:00

Théâtre de La Louvière, place Communale

durée : 2x50 min. (30 min. d'entracte)

dès 14 ans 

€ 18 · 13 · 8 · Art 27

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